Pour le philosophe John Locke, notre identité tient à un fil : celui de notre conscience et de notre mémoire. Si je me souviens de mes dix ans, je suis la même personne que cet enfant. Mais que se passe-t-il si ce fil n’est qu’une succession de nœuds inventés ? Dans ce nouveau volet, parlons de notre identité comme film muet et de nos souvenirs qui n’existent pas.

(c) Martino Piertropoli

Mémoire et faiseurs d’histoires
Les sciences cognitives modernes nous donnent aujourd’hui raison : notre mémoire n’est pas une caméra de surveillance, c’est un romancier. À chaque fois que nous plongeons dans notre passé, nous ne consultons pas une archive. Nous reconstruisons. Nous comblons les vides, nous inventons les détails factuels pour donner du sens, et nous nous raccrochons, surtout, à des fragments de sensations: une odeur, une poussée d’adrénaline, un vertige, plutôt qu’à la vérité froide des événements.

(c) Anita Jankovic

Dès lors, si tout est fragmenté, si nos souvenirs sont hybrides, peut-on encore parler de “continuité” ou de “flux” ?

La rétrospection identitaire
L’hypothèse est radicale: l’identité est une illusion rétrospective. Nous ne sommes pas un fleuve tranquille qui s’écoule. Plus précisément, nous ne serions qu’une boîte à raconter des histoires. Pour éviter de sombrer dans la folie de la fragmentation, notre cerveau recoud chaque matin les morceaux épars de la veille avec du fil invisible. Le “Moi” n’est pas une réalité physique ou spirituelle permanente : c’est un chef-d’œuvre de fiction que l’on passe notre vie à réécrire.

(c) Georgi Kalaydzhiev

La salle des machines : qui tient le stylo ?
Si l’identité n’est qu’un chef-d’œuvre de fiction que l’on passe notre vie à réécrire, une question cruciale surgit : qui en est le véritable auteur ? S’agit-il de notre volonté consciente, ou d’une manœuvre biologique souterraine ?

On dit souvent que la nature a horreur du vide. Pour notre esprit, c’est une loi de survie. Face au chaos de nos souvenirs fragmentés, le cerveau biologique semble agir en codeur utilitariste : il colmate les brèches, lisse les ruptures et recoud les pièces éparses. Ce mécanisme n’a rien d’un choix de confort esthétique ; c’est une réaction de préservation quasi physique. Pour que la machine humaine continue de fonctionner sans se gripper, pour que les choses « s’emboîtent sans heurts », l’illusion d’un « Moi » continu est le code de sécurité ultime. Sans ce patch mental constant, la prise de conscience de notre propre fragmentation nous condamnerait au vertige.

Pourtant, un doute subsiste. Sommes-nous entièrement passifs face à cette réécriture ? Ou faussement dans l’illusion d’avoir un quelconque mot final dans le processus ?

L’aporie sans issue
Parfois, au détour d’un vieux souvenir que l’on raconte, on ressent une subtile intuition : celle de romancer une action, d’accentuer une sensation pour ombrager un fait qui dérange. Comme si notre conscience, plutôt que d’être l’auteur tapi dans l’ombre, était un lecteur bienveillant, trop heureux de valider le manuscrit modifié que le cerveau lui présente.

Le mystère reste entier. Sommes-nous simplement les spectateurs d’une mécanique biologique qui nous dépasse pour nous maintenir sains d’esprit, ou, au fond, sommes-nous véritablement les complices secrets de nos propres faux souvenirs ?

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Posted by:Demona Lauren

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